Histoires de voir

Un pas de plus dans l’illusion

2021_12_sous_bois_alsvik_700px

Lorsque je cherche du sauvage, je gravite naturellement vers les vieilles forêts moussues et humides. Parfois, il ne faut pas grand chose. Un petit patch en bord de route a été épargné de toute activité humaine durant quelques décennies. Cela suffit pour faire émerger l’humble sentiment d’être face à une nature sauvage. Celle de cette aquarelle est pourtant paradoxale. C’est une forêt d’arbres exotiques, l’Epicéa de Sitka, espèce native des côtes nord-ouest du continent nord américain, plantés pour de la production intensive de bois. Aujourd’hui, à cet endroit proche de Stavanger, ils sont en train d’être coupés dans le cadre d’un plan de restauration écologique qui vise le retour d’une forêt de bouleaux, espèce native de la région. Ainsi, ce joli coin moussu va bientôt disparaître. Cela me rend-il triste? Je ne saurais dire.

Cette plantation à son époque a ruiné toute la richesse d’un écosystème local. Maintenant, ces arbres commencent à mourir naturellement et un nouvel équilibre est en train de s’installer, équilibre que la prochaine intervention va faire disparaître à son tour. A la différence que cette fois-ci, c’est pour revenir à une évolution naturelle, en réparant les erreurs du passé, erreurs qui n’auraient pas dû être faites en premier lieu.

Ces erreurs sont innombrables de nos jours. Combien de personnes pensent encore qu’une forêt non entretenue devient une jungle impénétrable? C’est être myope et ne pas voir plus loin que le bout de sa tronçonneuse. Elles sont impénétrables à cause de l’excès d’interventions qu’on leur inflige. Dans une forêt ancienne, on y marche comme dans un jardin, à l’abri d’arbres immenses dont l’ombre empêche les strates inférieures de pousser.

En Norvège comme dans le reste de l’Europe, les vieilles forêts sont bien rares et disparaissent rapidement. A chaque fois que l’une d’elle est coupée, nous faisons un pas de plus dans l’illusion. Par la suite, l’absence d’intervention mènera inévitablement à ce stade impénétrable transitoire qui nous fait croire que la nature a besoin de nous. Car, qui peut attendre deux cents ans?

Mais déjà, après quelques décennies, la beauté réapparaît. La forêt sur cette image n’est pas si vieille et déjà on peut savourer la beauté de son âge. Alors, si vous faites partis de ces chanceux qui ont un bout de terrain avec de la forêt, laissez-là tranquille, au moins en partie, ou même mieux, protégez-là, pour qu’on ne finissent pas à la longue par être dans la nature comme dans un chantier permanent.

 

Adrien

Pour partager

Partager sur facebook
error: Contenu protégé. Merci de respecter les droits d auteur. © Adrien Brun