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De ce côté de la négligence

Cette observation restera entre elle et moi. Elle le Pic à dos blanc qui est en face de moi, ou bien elle la forêt dans laquelle je me suis agenouillé pour dessiner? Elles deux. Toutes deux rares, en voie de disparition et cachées du monde. Jusqu’à maintenant, leur inaccessibilité et leur isolement les ont sauvée, de même que notre ignorance. Une situation toujours plus instable, toujours plus temporaire dans ce monde qui s’étend. Il n’en faudrait pas beaucoup plus pour les voir suivre le destin tragique des autres pics et forêts.

Autrefois répandu dans toute la Fennoscandie, le Pic à dos blanc a subi un déclin dramatique ces quatre-vingts dernières années, conséquence directe de la disparition des vieilles forêts de feuillus, son habitat. Moins de vieux arbres, moins de bois mort, des parcelles plus petites, davantage de plantations, de conifères, de drainage. Tout les éléments étaient ainsi rassemblés pour réduire, par exemple, la totalité de la population suédoise à seulement trois couples nicheurs en 2015. Six individus, quelque part dans le centre du pays, assurant la survie de leur espèce dans cette région.

Dans l‘ouest de la Norvège, la situation est différente. Cette femelle que j’ai peinte fait partie de l’une des dernières populations viables d’Europe occidentale, avec la Lettonie, grâce aux « conditions topographiques et hydrologiques, ainsi qu’à un manque de gestion forestière », pour reprendre les mots de cet article scientifique de 2015 consacré à la situation de cette espèce en Suède (1). Autrement dit, ces populations ont survécu jusqu’à présent car elles vivent sur des terrains difficiles, comme celui où je me trouvais, rendant impossible ou non rentable l’exploitation forestière ou toute autre activité économique. Ils parlent d’un « manque » de gestion forestière. Ce n’est pas nous qui avons décidé de sauver cette vieille forêt ou de protéger le Pic à dos blanc, non, c’est notre négligence. Les derniers vestiges de nature sauvage se trouvent souvent dans les régions les plus rudes et les plus inaccessibles, où nous ne trouvons pas grand-chose à y faire, du moins pour l’instant. Si la Norvège était aussi plate que la Suède, n’aurions-nous pas déjà atteint les trois derniers couples nicheurs de Pics à dos blanc ?

Mais la Suède n’a pas la même chance que la Norvège avec sa géographie et sa négligence n’a pas sauvé le pic, au contraire, elle l’a décimé, presque jusqu’au dernier. Cependant, même si le déclin de la population n’a suscité aucune réaction, son extinction imminente a servi d’électrochoc, surtout quand on sait qu’une autre espèce de pic a récemment disparu : le Pic mar, éteint en Suède en 1982. La nécessité est une chose qui rend les choix plus simples et plus clairs. Enrayer le déclin n’offrait peut-être que des perspectives et des objectifs flous, sans savoir précisément à quel moment moins de pics deviendrait trop peu, ni quand stopper ce déclin, à quel niveau et à quel prix, quels compromis accepter. Mais sauver cette espèce de l’extinction alors qu’il ne reste que trois couples relève de l’urgence, avec un critère évident : soit ils sont encore là, soit ils ont disparu. Une question de vie ou de mort qui explique la popularité et la fascination que suscitent les récits de redécouverte ou de réintroduction d’espèces. Le genre de récits qui ont donné ici naissance à un projet de sauvetage de cette population.

Le Pic à dos blanc a ainsi été désigné comme espèce parapluie (3), un concept en biologie de la conservation selon lequel la protection d’une espèce implique la protection de son habitat et donc, indirectement, de toutes les autres espèces qui y vivent. Dans notre cas, pour protéger le Pic à dos blanc, il est indispensable de protéger les vieilles forêts de feuillus, ce qui entraîne automatiquement la protection des 250 espèces menacées de plantes, mousses, lichens, champignons, vertébrés et d’insectes qui partagent le même habitat. De plus, ce pic est considéré comme une espèce porte-drapeau (« flagship species » en anglais), car il contribue à sensibiliser le public et à mobiliser des soutiens pour la conservation des vieilles forêts.

Ainsi, en 2002, un programme de renforcement de population a été lancé, une mesure d’urgence pour une situation urgente. J’ai été surpris de découvrir, lors de la préparation de cet article, qu’un programme d’élevage en captivité et de réintroduction est en cours depuis plus de vingt ans. De jeunes Pics à dos blanc ont été capturés dans des nids de l’ouest de la Norvège et de la Lettonie (où se trouvent les populations viables), nourris à la main, puis soit installés dans des volières pour se reproduire (une méthode qui a nécessité des années d’essais et d’erreurs, mais qui a finalement porté ses fruits), soit relâchés directement dans la nature, dans un habitat restauré. Une autre stratégie employée durant les cinq premières années consistait à les placer dans les nids d’une autre espèce, le Pic épeiche, afin que ces derniers s’occupent de les élever jusqu’à l’envol. Une méthode qui a fonctionné, mais aucun de ces jeunes n’a ensuite été retrouvé au seins d’un couple reproducteur à l’état sauvage. Étrange. Il y aurait là matière à tout un nouvel article pour tenter d’en deviner les raisons. N’ont-ils pas acquis les codes de communication de leurs congénères ? Étaient-ils des étrangers aux yeux des autres Pics à dos blanc ? Ont-ils essayé de s’intégrer, ou étaient-ils plutôt attirés par les Pics épeiches, leur famille d’adoption ?

En plus des réintroductions, la restauration des forêts a été mise en place ainsi que des recherches scientifiques afin de mieux comprendre la biologie de ces oiseaux, les caractéristiques précises de leur habitat et les méthodes de gestion forestière qui leur sont les plus favorables. Du nourrissage a été mis en place sous la forme de branches creuses, remplies d’insectes et attachées aux arbres. Les épicéas ont été coupés pour améliorer le milieu et réduire la présence de prédateurs. Enfin, des bouleaux ont été écorcés (on retire une épaisse bande d’écorce pour tuer l’arbre sans qu’il ne tombe) afin de favoriser le bois mort sur pied et les coléoptères dont se nourrit le pic.

Au final, le Pic à dos blanc n’a en effet pas disparu de Suède. Vingt-et-un ans après le début du projet, en 2023, on comptait 11 couples nicheurs dans tout le pays. Onze. Cela paraît peu, et c’est le cas. Une progression très lente car reposant sur des processus très lents. Malgré tous ces efforts, la survie de cet oiseau est indissociable des forêts anciennes, et pour qu’une forêt soit ancienne, elle doit vieillir, c’est inévitable. Le temps est la meilleure solution. Recréer en quelques années le travail de plusieurs siècles, aussi simple que cela puisse paraître, est quasiment impossible. On a certes créé du bois mort, mais c’est une question complexe. Ce bois s’est décomposé trop vite, ou n’avait pas la bonne taille ou la bonne diversité de tailles, ou encore ne fournira pas une quantité suffisante de bois mort pour les décennies à venir. Et en abattant ces arbres, il faut veiller à ne pas compromettre la forêt actuelle. On a éliminé les conifères, mais les jeunes pousses font déjà leur apparition. Comme l’a souligné ce chercheur dans la conclusion d’une étude de 2023 évaluant le succès des efforts de conservation : « seule une restauration partielle a été réalisée, […] pour que la restauration soit couronnée de succès, des efforts de conservation continus et répétés sont nécessaires » (2).

Alors, cela en valait-il la peine ? Valait-il la peine d’attendre des décennies de déclin évident pour devoir au final tenter de recréer, à la dernière minute, un écosystème multicentenaire qui était déjà là ? Attendre d’agir par nécessité alors que nous aurions pu agir par désir ? Le désir de vivre au milieu de majestueuses forêts anciennes, aux côtés du Pic à dos blanc et de toutes les autres espèces qui partagent son parapluie ?

Mais savons-nous seulement d’où viendrait ce désir ? J’en doute souvent. Pourquoi protéger le pic ? Parce que c’est une espèce parapluie ; en le protégeant, nous protégeons ce type d’écosystème et toutes les espèces qui y vivent. Pourquoi protéger ces autres espèces ? Parce qu’elles sont essentielles à la santé de cette forêt. Pourquoi protéger ces forêts anciennes ? Parce qu’elles abritent des espèces menacées comme le Pic à dos blanc. Alors pourquoi protéger le pic ?… Cercle vicieux. Chacun de ces éléments perd-il sa valeur au profit d’un autre ? sans n’avoir aucune valeur qui lui soit propre ? C’est là la question fondamentale de la conservation, et je vous laisse le soin d’y penser pour aujourd’hui.

En attendant, cette observation restera entre moi et eux (le pic et la forêt), ici, cachés, tandis que je dessine derrière ma longue-vue, les genoux trempés enfoncés dans la tourbe, entourée de silence, d’immobilité troublée uniquement par les mouvements de cette femelle qui saute d’arbre en arbre, de vieux arbres, de vieux feuillus, sur ce terrain difficile, espérant pour l’instant rester du bon côté de la négligence, en attendant que la bienveillance et une vraie compréhension de notre besoin de nature sauvage prennent le dessus ■

Adrien

(1) Stighäll, K. (2015): Habitat composition and restocking for conservation of the white-backed woodpecker in Sweden. Örebro Studies in Life Science 14.

(2) Ekström, AL., Hjëlten, J., Löfroth, T. (2023). A decadal study reevals that restoration guided by an umbrella species does not reach target levels. Journal of Applied Ecology, 61, 513-525.

(3) Angeleri, R., Kormann, U.G., Roth, N., Ettwein, A., Pasinelli, G., Arlettaz,R., Lachat, T. (2024). The White-backed Woodpecker (Dendrocopos leucotos) as an umbrella species for threatened saproxylic beetle communities in Central European beech forests. Ecological Indicators, 167, 112632.

 

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