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Sentir le sud

 » Fais gaffe ! Ne marche pas dessus !  » Oui, c’est bel et bien l’un de ces endroits où il faut faire attention à ne pas marcher sur un jeune d’Otarie à fourrure. Un endroit où il faut s’assurer que sa mère ne vienne pas vous mordre les doigts, ou plus. Où il faut surveiller ses arrières contre les mâles et autres Éléphants de mer qui se déplacent comme si vous ne méritiez pas de devoir changer de direction.

L’air est plein de cette odeur d’ammoniac des milliers de manchots non loin de là. Une odeur nostalgique qui me ramène dix-sept ans en arrière, mes vêtements pleins de cette senteur après une soirée à transporter des brassées de poussins de Guillemots sautant de falaises de quarante mètres de haut. Je les amenais à un collègue qui les baguait pour une programme scientifique avant de les relâcher. Ils marchaient alors frénétiquement jusqu’à la mer espérant trouver leur père au milieu des milliers de mâles rassemblés dans l’eau et criant à plein poumons leur présence.

L’air est plein de cette odeur de mer, de sel et d’algues en décomposition. Une odeur émouvante qui transporte à chaque fois avec elle, et avec une soudaineté étonnante, les mois que j’ai passé sur les bateaux et sur les côtes au fil des ans. Tellement inattendu quand je regarde en arrière, moi, créature tellement terrestre, ancrée dans le sol, l’humus et les rochers. Une odeur qui est allée jusqu’à faire vaciller cette certitude.

L’air est plein de cette odeur épaisse de la transpiration des Otaries à fourrures. C’est une odeur forte, âcre, tellement animale, et c’est peut-être ce qui la rend si réconfortante. C’est une façon tellement instinctive de s’identifier à ces animaux, ça en rend les lieux presque familiers. Une évidente animalité, mammalité même, partagée. La transpiration de l’effort de vivre à son maximum, quoi que ce soit devenu pour nous humains, quand c’est tout ce qu’il y a et ce qui peut être pour eux.

Au cœur de ce réconfortant paysage olfactif, je ne suis qu’à quelques centimètres, en train de dessiner cette jeune otarie. Totalement ignorante du monde, elle est aussi profondément endormie qu’elle respire, qu’elle rêve même, les spasmes parcourant son corps, ses babines.

Tellement de sons (je refuse d’appeler ça du bruit), les otaries, les manchots, les vagues. Tellement d’odeurs, d’activités et pourtant, tellement de paix devant cette boule de fourrure. Malgré la foule animale, qu’elle soit humaine ou non, ce petit être est paisiblement allongé sur le sable, dans cette lumière de fin d’après-midi, dans cette absence remarquable de vent.

Quand vous êtes là-bas, vous vivez juste le moment. De retour à la maison comme je le suis maintenant, en train d’écrire, vous connectez les éléments entre eux, vous ajoutez la perspective, vous tissez tout ça dans votre propre histoire. Ça prend doucement sa place dans les étagères de vos souvenirs, de vos ressentis. Me raconter mon histoire sans perdre de vue les faits, la vérité du moment vécu.

Je suis à mon bureau, sud-ouest de la Norvège, une musique douce, la pluie qui fait rage sur le lac derrière la fenêtre, un chien paisiblement endormi sur le canapé, mais je sens le Sud, je sens la Géorgie du Sud. 

 

Croquis de terrain, 21 x 30 cm

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