Histoires de voir

Tout en patience et en prudence

J’ouvre les yeux de toutes mes forces. Après une heure d’une sieste trop longue, je me réveille groggy, pâteux, la vision floue et la tête lourde. Allongé dans l’herbe la tête sur le sac-à-dos, mes yeux sont remplis du ciel bleu et mes oreilles pleines du silence de cette chaleur. Même la mer s’est tu. Pas un brin de vent. Les oiseaux que j’étais venu chercher n’étant pas là, j’ai profité de ce temps rarissime pour faire une sieste dans ces près salés rocailleux du sud de la Norvège.

Je me redresse pour ne pas replonger. Quelques goélands passent silencieusement côté mer. Côté terre, quelques traquets se dissolvent dans la brumes de chaleur. Je me frotte les yeux pour retrouver un semblant de netteté. Une tâche grisâtre est à un mètre de moi. Je n’arrive pas à discerner ce que c’est. Je cligne encore un peu des yeux…

Elle est là, immobile, la tête légèrement dressée au-dessus de l’herbe rase : une Vipère péliade ! Je n’en crois pas mes yeux. Elle reste là, à se baigner de soleil tout comme moi, paisiblement, sans le moindre signe de dérangement. J’ai trop peur de bouger et de la faire fuir. Alors, tout doucement je me rallonge, ramène les jumelles à mes yeux et là, je découvre toute la beauté de cet animal. Mon regard plonge dans son œil rouge brique étincelant, sa pupille verticale à peine visible. Puis d’écaille en écaille, le gris-bleu presque blanc laisse place au noir profond de son masque qui se prolonge en un magnifique zigzag sur sa silhouette profilée. Un sujet de rêve pour une peinture, tout en contrastes, mais la profusion de détails est intimidante.

Zut ! Tout mon matériel de dessins est dans mon sac-à-dos. En l’ouvrant par le bas j’arrive tout de même, sans déranger la vipère, à tirer mon bloc de papier que j’appuie contre mon sac. Crayon dans la main droite, jumelle tremblotantes dans la gauche, le dos cambré, appuyé sur mes coudes, je m’échine pendant une demi-heure à faire taire l’inconfort et la frustration de ne pas y arriver, pour essayer de me concentrer sur l’observation. Imperceptiblement, elle commence à bouger et finit par partir. Je peux enfin me détendre!

De loin, je la regarde avancer doucement sur l’herbe puis jouer l’équilibriste entre les rochers. Petit à petit, je me rapproche, observant sa réaction, pour finir assis sur sa trajectoire et la regarder passer, indifférente, à quelques centimètres de mes pieds. Je n’en reviens pas! Pendant deux heures, je vais être le témoin de ses péripéties, à essayer de se frayer un chemin au milieu des trous d’eau saumâtre et des rochers. Elle escalade, joue les funambules, essaie de se rattraper in-extremis du bout de sa queue, finit par tomber pour ressortir d’un trou et recommencer ailleurs. Je suis l’observateur privilégié du spectacle calme et paisible, d’un animal tout en patience et en prudence.

Bercé par le doux clapotis de l’océan, je pense en contraste à toute l’agitation que suscite pourtant ce bel animal. Frissons, cris, course et hurlements, la longue liste des dangers et les histoires effrayantes qui se finissent souvent par le massacre du reptile.

Après deux heures en sa compagnie, je la laisse tranquille pour ne pas trop la déranger dans ce est sûrement sa première sortie cette année, affamée qu’elle doit être après l’hiver. Je retourne à mon croquis pour le mettre en couleur tout en poursuivant mes réflexions.

Silence extatique ; cris de terreur.
S’approcher ; fuir.
Émerveillement ; peur.
Conter ; mettre en garde.
Dessiner ; massacrer.

Comment deux attitudes si opposées peuvent-elles décrire cette même scène? Qui a raison? Au fond de moi, je sens évidemment que ma réaction est la bonne, mais se pourrait-il que j’ai tors? Non. Tout ce que j’entends est en totale contradiction avec mes observations et ce que mes amis herpéthologues et mes lectures affirment sans hésitation.

Pourtant, ni les livres, ni les experts ne peuvent changer cette peur. Il ne faut pas chercher une solution rationnelle à ces angoisses mais s’appuyer sur la réalité pour dissiper notre ignorance. Quand on voit ce serpent qui nous fait bondir, avant d’attraper la pelle pour le couper en morceau comme c’est trop souvent le cas, respirer un grand coup, et regarder ce qu’il fait, à distance, sans le déranger. Il ne viendra pas à votre poursuite, il ne cherchera pas à vous mordre.

Alors doucement, face à ce serpent paisible, une idée s’immiscera : « Se pourrait-il que ce que je fais depuis vingt, trente ou quarante ans, soit basé sur des croyances que je n’ai jamais cherché à vérifier ? Serait-il possible qu’épargner cette vipère ne change rien à ma vie ? Que rien n’empire ? Et qu’à force de la côtoyer, aux beaux jours, je finisse même par jeter un coup d’œil curieux vers « son coin » à chaque fois que je sors ? « . Il se pourrait que nous arrivions à changer nos habitudes, en mieux, en agissant face à nos préjugés à la façon de la vipère : tout en patience et en prudence.

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